Avec le consortium de journalistes européens Investigate Europe, franceinfo et "L'Œil du 20 heures" détaillent la stratégie de ces sites de jeux d'argent qui opèrent en France sans aucune autorisation.
Les sites sont attirants, les couleurs vives et les jeux les plus stimulants possibles. Bienvenue dans le monde des casinos et des paris en ligne non autorisés en France. Roulettes, machines à sous, blackjack ou encore rencontres sportives... Tous les joueurs mus par l'appât du gain peuvent y miser les sommes qu'ils souhaitent. En pleine Coupe du monde de football, ce sera sûrement le cas, à l'occasion du quart de finale entre la France et le Maroc, jeudi 9 juillet.
En collaboration avec le consortium de journalistes Investigate Europe et 14 médias européens, franceinfo et "L'Œil du 20 heures" ont pu consulter des centaines d'éléments internes à l'entreprise Soft2Bet, une société spécialisée dans les jeux d'argent sur internet, basée à Chypre. Ces documents administratifs, financiers et d'échanges sur une messagerie interne permettent de comprendre comment les joueurs français semblent ciblés par des sites de paris et de casinos interdits en France.
Sur son site, l'entreprise Soft2Bet entend "rendre l'industrie du jeu en ligne réputée et responsable" et se vante de gérer une dizaine de marques de casino en ligne légales dans certains pays, comme la Roumanie, le Danemark ou la Suède. La France n'est pas directement mentionnée, et pourtant : les documents que nous avons consultés permettent de relier 127 plateformes de jeux accessibles en France à Soft2Bet ou à des entreprises présentant des connexions avec elle. Contactée par le consortium, la société chypriote réfute ces informations qui "présentent une interprétation erronée et trompeuse de notre structure commerciale et d'entreprise". Elle assure prendre "très au sérieux la conformité, la gouvernance et les pratiques commerciales responsables" en collaborant "de manière constructive avec les autorités compétentes, le cas échéant".
Des paris en ligne très encadrés
Il faut dire que la législation française est l'une des plus restrictives en la matière. Elle n'autorise que les paris en ligne sur des résultats sportifs, à certaines conditions. Les plateformes qui offrent ce genre de jeux d'argent doivent obtenir une licence auprès de l'Autorité nationale des jeux (ANJ). Seules 17 sociétés sont autorisées(Nouvelle fenêtre) à proposer des paris sportifs et hippiques ou du poker en ligne. Elles doivent vérifier l'identité des joueurs, ne pas permettre aux personnes interdites de jeux de s'inscrire, réguler l'addiction aux paris en surveillant la valeur des mises ou encore afficher des messages de prévention sur le site. Des précautions essentielles pour une pratique qui peut se révéler addictive. Dans une note d'octobre 2025, l'association Addictions France(Nouvelle fenêtre) évalue à 5% la part des joueurs qui présentent des comportements problématiques sur les plateformes légales, une perte de contrôle qui rapporte gros aux sites de paris sportifs car elle est "à l'origine de 62% des revenus".
Parmi ces 127 plateformes que franceinfo a identifiées, 38 sont inscrites sur la liste noire de l'ANJ, c'est-à-dire que les autorités françaises ont demandé leur blocage administratif. Or il est toujours possible d'y accéder, comme nous avons pu le constater. La faute aux "sites miroirs", des doublons de l'adresse initiale, presque identiques, qui sont créés en masse pour contourner les blocages administratifs et permettre de miser en ligne comme si l'URL principale n'avait jamais été bloquée. Par exemple, en tapant l'adresse de la marque de casino "OnlySpins" dans la barre de recherche, celle-ci change instantanément et devient "onlyspins2". Site identique, même entreprise, mêmes serveurs et mêmes jeux, mais cette adresse n'est pas bloquée en France. Contactés par franceinfo, les responsables de ce casino n'ont pas donné suite.
"Ils sont très agiles et utilisent des sites de redirection", reconnaît l'ANJ, qui tente difficilement de faire face à tous ces contournements. "Trente-huit sites font l'objet de procédures administratives et, à chaque fois, une vingtaine d'adresses miroirs sont bloquées."
Un marché français conséquent
Conséquence, un jeu du chat et de la souris s'est mis en place entre ces plateformes et les autorités françaises. Les techniques des gérants de ces casinos pour échapper à la vigilance de l'ANJ sont étonnantes puisque l'accès à ces sites ressemble lui aussi à un jeu de hasard : l'inscription est possible un jour, puis impossible le lendemain. Le dépôt d'argent peut aboutir, comme échouer, en fonction de l'heure à laquelle le joueur tente sa chance.
Ce qui ressemble à des bugs fait probablement partie d'une stratégie plus complexe selon les autorités : "Ils savent repérer la taille d'écran, la machine et la version du navigateur que vous utilisez, mais aussi les horaires de bureau, donc parfois ils bloquent sur ces horaires mais pas la nuit ou le week-end", explique ainsi l'ANJ. Une manière de se faire passer pour des sites inutilisables en France et de tenter d'échapper aux sanctions des autorités.
C'est que le marché français est conséquent. D'après les informations d'Investigate Europe, l'un des sites miroirs d'OnlySpins a été visité un million de fois entre février et avril 2026. Vingt pour cent des connexions émanent de France. Une étude de 2023 commandée par l'ANJ(Nouvelle fenêtre), révèle que 3,09 millions de personnes ont joué au moins une fois par mois sur des plateformes en ligne illégales au cours de l'année 2023 et ont engendré un chiffre d'affaires estimé entre 748 millions et 1,5 milliard d'euros sur l'année.
Des publicités en ligne vues des milliers de fois
Pour attirer des joueurs français, les sites que nous avons identifiés cherchent à se faire connaître du grand public via des campagnes publicitaires. Les casinos en ligne étant interdits en France, en faire la publicité est tout autant proscrit. Mais ces casinos illégaux contournent la règle en profitant de la permissivité des réseaux sociaux. Sur Facebook, des dizaines de publications font la promotion décomplexée de ces jeux d'argent. La cible ne laisse aucun doute, les sites visent des joueurs français, comme le montre cette réclame sur laquelle nous sommes tombés : "Exclusivement pour la France. 94% des joueurs gagnent. Bonus de bienvenue sur votre 1er dépôt : 500 euros + 200 tours gratuits. Profitez du jeu dès maintenant !" D'autres mettent carrément le drapeau français en scène dans l'image et promettent de jouer "4 jours gratuitement". Cette annonce, diffusée en France, a été vue plus de 4 000 fois, d'après les statistiques de la bibliothèque publicitaire de Meta.
La méthode est pernicieuse : d'autres publicités reprennent les codes des plateformes de paris sportifs en ligne autorisées. En août dernier, dans les jours précédant le match de football entre Nantes et le PSG, un des sites interdits repérés par franceinfo a diffusé un visuel avec les cotes de paris des deux équipes. Il se présentait comme "votre allié pour vivre à fond la nouvelle saison de Ligue 1 !" avant de proposer un code promotionnel. Même stratégie autour de la rencontre entre Bastia et Pau, en Ligue 2 cette fois.
Extraits de match, compilations de buts, visuels avec Kylian Mbappé ou des joueurs stars du PSG… Tout est fait pour attirer les passionnés de foot. Diffusées uniquement en France, ces annonces sont vues par plusieurs milliers d'utilisateurs. Entre le 29 août et le 20 septembre 2025, d'après les chiffres de Meta, 21 000 personnes ont ainsi aperçu une des vidéos promotionnelles pour ce site, affirmant que "4,8 milliards d'euros ont été gagnés par les joueurs français lors de la saison 2024-2025".
"Ils font tout pour que le joueur dépense un maximum d'argent"
Contactée par franceinfo, Meta, la maison mère de Facebook, explique que "la diffusion de publicités pour les jeux d'argent et de hasard sur nos plateformes nécessite une autorisation, et les annonceurs doivent respecter toutes les lois et réglementations applicables". Le réseau social assure appliquer "ces règles avec rigueur" en supprimant "les publicités qui enfreignent nos politiques". Quelques heures après ces échanges, l'ensemble des annonces signalées ont disparu de la bibliothèque publicitaire Meta, remplacées par ce message : "Cette publicité a été diffusée par un compte ou une page que nous avons ensuite désactivé pour non-respect de nos standards publicitaires."
"Ils font tout pour que le joueur dépense un maximum d'argent. Ils font miroiter des gains importants, n'instaurent pas de contrôle d'identité. Il n'y a aucune limite dans les mises, donc c'est un danger pour les joueurs."
L'Autorité nationale des jeux
à franceinfo
Plusieurs éléments rendent ces jeux en ligne très addictifs, notamment l'absence d'argent physique, les sons et visuels attractifs, ou encore la possibilité de jouer tous les jours à toute heure, d'après Addictions France. En 2023, 79% du chiffre d'affaires des casinos interdits était généré par des joueurs ayant une pratique à risque, affirme l'étude de PwC commandée par l'Autorité nationale des jeux.
(source : franceinfo.fr/Valentin Stoquer, L'Oeil du 20 heures - avec Maxence Peigné (Investigate Europe) et Leïla Minano (Investigate Europe))